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Comment mieux en parler ?

Dimanche 7 décembre 2008

Sans les animaux, le monde ne serait pas humain.
Tel est le titre du nouvau livre de Karine Lou Matignon qui, apr√®s le succ√®s du best-seller collectif - La plus belle histoire des animaux (√©d. Le Seuil 2000) -, a publi√© un ouvrage qui prolonge cette qu√™te et la pousse nettement plus loin et vient de recevoir le prix de l’√©mission 30 millions d’amis.
En trente portraits et entretiens avec des hommes et des femmes qui ont vou√© leur vie corps et √Ęme √† la relation avec diverses esp√®ces animales, elle nous invite √† une fascinante d√©couverte de nous-m√™mes. Nous publions ici le chapitre qu’elle a consacr√© √† Boris Cyrulnik.
Boris Cyrulnik est l’un des pionniers de l’√©thologie fran√ßaise. Il est aussi neuropsychiatre, psychanalyste, psychologue, auteur de nombreux ouvrages. Ancien ma√ģtre-nageur et rugbyman, voyageur infatigable et po√®te, il fait partie de ces hommes qu’une enfance instable et sans famille n’ont pas rendu amer mais au contraire curieux de l’univers du vivant. De ce manque d’identit√© et de r√©f√©rences, il a fait un tremplin qui l’a oblig√©, pour survivre, √† se poser des questions constructives sur la nature humaine et √† se chercher dans toutes sortes de milieux sociaux. C’est ainsi qu’il s’est construit ce qu’il appelle un “p√®re synth√©tique fait de rugby, de science, de d√©brouillardise et de pamphlet politique”, dont chaque morceau lui a apport√© une vision diff√©rente de l’homme. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, Boris Cyrulnik est √Ęg√© de sept ans. Un soir √† Bordeaux, √† l’heure de la Lib√©ration, il est par hasard le t√©moin impuissant de l’assassinat d’un milicien par les lib√©rateurs. Etrange : ceux-ci tiennent le m√™me langage que les occupants de la veille, justifiant leur crime au nom d’une v√©rit√© qu’ils disent coh√©rente. Que se cache-t-il donc derri√®re les belles paroles des hommes ? Premi√®re attitude √©thologique. Une envie puissante de d√©coder le monde qu’il habite envahit Boris Cyrulnik. A douze ans, il se prom√®ne avec un livre de psychologie animale dans la poche, s’√©merveille devant l’organisation d’une fourmili√®re, s’int√©resse aux naturalistes et se frotte aux adultes qui remettent en cause les croyances ant√©rieures, d√©noncent les fronti√®res entre les disciplines scientifiques. Sous l’impulsion de son ami Hubert Montagn√©, aujourd’hui psycho-physio-√©thologue, il d√©couvre dans les ann√©es soixante, au terme de ses √©tudes de m√©decine, une toute nouvelle discipline, consid√©r√©e alors comme scandaleuse : l’√©thologie humaine. En plein questionnement, pr√©f√©rant √† l’analyse la synth√®se, il se lance dans cette science novatrice en compl√©ment de la psychiatrie, de la psychologie sociale, de la clinique, rejetant avec force l’id√©e de se sp√©cialiser. Pour lui, le m√©lange des genres, l’approche conjointe du corps et de l’esprit, de la parole et de la mol√©cule, de l’homme et de l’animal est un parcours indispensable pour mener √† une compr√©hension globale de la dimension humaine. Une d√©marche d’homme libre. Une fois sur cette piste, il ne s’arr√®te plus, accumule une foule de documents, travaille sur la biologie de l’affect, le pouvoir du langage, les signes du corps, applique √† l’homme des m√©thodes d’√©tudes r√©serv√©es jusqu’ici au milieu animal - ce qui lui vaut imm√©diatement de solides ennemis chez ses confr√®res psychanalystes et neurobiologistes -, parcourt le monde et cr√©√© un groupe transdisciplinaire de recherche en √©thologie clinique √† l’h√īpital de Toulon-La-Seyne. Objectif : √©tudier le d√©veloppement humain, la complexit√© des syst√®mes relationnels, l’influence du verbe, de l’inconscient et des signes de communication non verbaux sur la biologie et la construction psychologique d’un individu. Tr√®s vaste programme, qu’il embrasse pourtant avec aisance, humour, g√©n√©rosit√©.
¬ę Le jour o√Ļ l’on comprendra qu’une pens√©e sans langage existe chez les animaux, nous mourrons de honte de les avoir enferm√©s dans des zoos et de les avoir humili√©s par nos rires. ¬Ľ
Karine Lou Matignon : Cet entretien pourrait partir de notre alliance avec le chien. Les √©thologues cliniciens et les v√©t√©rinaires ont fait le constat que la pens√©e du propri√©taire pouvait fa√ßonner le comportement et le d√©veloppement biologique du chien. Certaines personnes attendent, par exemple, de leur chien qu’ils d√©fendent la maison. Ils d√©veloppent une peur relative de l’environnement qui va √™tre perceptible par l’animal. Face √† cette √©motion enregistr√©e par diff√©rents canaux, le chien va alors adopter une attitude mena√ßante que les propri√©taires vont analyser comme un comportement de d√©fense de la maison.
Boris Cyrulnik : Ce n’est pas de la transmission de pens√©e, je dirais que c’est de la mat√©rialisation de pens√©e. Dans certaines pathologies comme les maladies maniaco-d√©pressives, o√Ļ les gens sont tant√īt euphoriques tant√īt m√©lancoliques, jusqu’√† se sentir responsables de toutes les plaies du monde, on voit que le chien s’adapte impeccablement √† l’humeur du propri√©taire. Quand le propri√©taire est gai, il va se mettre √† aboyer, gambader, quand il est triste, le chien ne bouge pas, il se met √† trembler. J’avais un patient qui faisait des bouff√©es d√©lirantes √† r√©p√©tition. Selon l’accueil que me faisait son chien, je savais dans quel √©tat il se trouvait o√Ļ allait se trouver.
Le chien qui vit dans un monde de sympathie est hypersensible au moindre indice √©mis par le corps du propri√©taire ador√©. C’est donc bien une mat√©rialisation de la pens√©e humaine transmise au chien qui fa√ßonne ce dernier. Les v√©t√©rinaires avec lesquels je travaille montrent, chez des chiens, des troubles d’hypertension, de diab√®te, d’ulc√®res h√©morragiques gastriques, des dermatoses suppurantes… de graves maladies dont le point de d√©part se situe dans la pens√©e du propri√©taire.

On rencontre souvent le cas d’un chien choisi pour remplacer le chien pr√©c√©dent d√©c√©d√©. De m√™me couleur, de m√™me race, on lui attribue la m√™me place √† la maison, parfois un nom identique. Que se passe- t-il ? L’animal souffre de la comparaison affective de son propri√©taire avec le disparu au point d’en tomber malade. Comment peut-il en effet se sentir valoris√© ? Quoi qu’il fasse, il est moins beau que l’absent, moins performant, sans cesse compar√© au disparu id√©alis√©. Il est bien connu que seuls les morts ne commettent aucune faute. L’histoire du propri√©taire et la repr√©sentation mentale qu’il a de son chien transmet √† l’animal des signaux contradictoires, incoh√©rents. Il devient impossible pour lui de trouver et d’utiliser un code clair de comportement avec son ma√ģtre. Ces √©motions vont fabriquer des troubles m√©taboliques et, √† long terme, des maladies organiques ou des comportements alt√©r√©s. Un sympt√īme est une proposition de communication. Le chien se l√®che la patte jusqu’au sang, se r√©fugie derri√®re un meuble, pr√©sente des troubles sphinct√©riens, des gastrites, une hypervigilance avec tremblements, etc. La gu√©rison du chien passe pas une restructuration de l’imaginaire du propri√©taire qui doit faire le deuil du premier chien et envisager le second comme un √™tre diff√©rent.
Pour mener un raisonnement comme celui-là, il ne faut pas être un neurobiologiste ou un psychanalyste, il faut être transversal. Il faut être capable de parler avec un propriétaire, un vétérinaire de se donner une formation de psychiatre et de psychologue et de pouvoir communiquer avec un chien. Faire se rencontrer un psychologue et un vétérinaire, il fallait oser !
Ce que l’animal domestique dit de son ma√ģtre
K. L. M. : Vidons d’embl√©e le sac de l’√©thologie : √©tudier l’animal permet-il de mieux comprendre la g√©n√©tique du comportement de l’homme ?
B. C. : C’est exactement √ßa. Le fait d’√©tudier la phylogen√®se, qui est la comparaison entre les esp√®ces, permet de mieux comprendre l’ontogen√®se et la place de l’homme. On comprend mieux aussi la fonction et l’importance de la parole dans le monde humain. Il existe une premi√®re gestualit√© universelle, fond√©e sur le biologique, proche de l’animalit√©.
D√®s que le langage appara√ģt, une deuxi√®me gestualit√© impr√©gn√©e de mod√®les culturels prend place. L√†, la premi√®re gestuelle s’enfouit, les s√©cr√©tions d’hormones dans le cerveau changent. Donc, on comprend mieux comment le langage se pr√©pare, comment le choix des mots pour raconter un fait r√©v√®le l’interpr√©tation qu’on peut en faire, comment la parole peut changer la biologie en changeant les √©motions.
K.L.M. : L’√©thologie est une d√©marche naturaliste. Quel genre de naturalisme ?
B.C. : Rien √† voir avec le naturalisme de Jean- Jacques Rousseau. C’est une d√©marche naturaliste parce qu’elle appr√©hende l’homme dans sa globalit√©, dans son environnement.
Les v√©t√©rinaires avec qui je travaille font des observations naturalistes, c’est-√†-dire l√† o√Ļ notre culture les fait travailler, parce que la condition naturelle de l’homme, c’est sa culture. Ils demandent l’autorisation aux clients de mettre une cam√©ra pendant la consultation et l√†, on voit des choses √©tonnantes. Par exemple, un couple am√®ne un chien malade en consultation. Quand le v√©t√©rinaire pose une question, l’homme et la femme rentrent en comp√©tition parce que chacun veut parler, le ton monte et le chien se met √† g√©mir, √ßa finit par devenir une cacophonie. Le chien aboie, la femme parle plus fort que l’homme, le v√©t√©rinaire regarde la femme, lui donne donc la parole, l’homme furieux se tourne alors vers le chien et lui ordonne bruyamment de se taire. Il fait taire le chien parce qu’il ne peut pas faire taire sa femme.
Dans ce cas, le chien est devenu le sympt√īme de la comp√©tition relationnelle existant
dans le couple.
¬ę Il semble exister un langage universel entre toutes les esp√®ces, une sorte de bande passante sensorielle qui nous associe aux b√™tes. ¬Ľ
K.L.M. : Le comportement du chien révèle donc sans coup férir le soi intime de ses propriétaires ?
B. C. : Cela va encore plus loin. Dans l’acte m√™me de choisir son chien, il y a r√©v√©lation de soi. Le chien √©lu devient un d√©l√©gu√© narcissique. J’opte pour ce chien parce qu’il est rustique, sportif ou de caract√®re solitaire ou combatif revient √† dire : j’aime qu’il me ressemble ou j’aime ce qui est rustique, sportif… La mode des chiens miniatures ou molossoides sont aussi des sympt√īmes de notre culture, ils font office de discours social. On pr√©f√®re aujourd’hui la puissance des animaux √† la vuln√©rabilit√© des petits que portaient autrefois les femmes entretenues et assist√©es. De la m√™me fa√ßon, des l√©vriers rac√©s ne se d√©velopperont pas dans les m√™mes milieux que les bergers allemands ou les setters. L’amateur d’afghan est plut√īt silencieux, solitaire, intellectuel, alors que celui qui montre une pr√©f√©rence pour le boxer aime bavarder, faire du sport, s’agiter.
K.L.M. : Nos odeurs, regards, gestes et paroles parlent aux animaux ?
B. C. : Lorsqu’un b√©b√© humain pleure, cela nous trouble profond√©ment. Si l’on enregistre ces cris et qu’on les fait √©couter √† des animaux domestiques, on assiste √† des r√©actions int√©ressantes : les chiennes g√©missent aussit√īt, couchent leurs oreilles. Elles manifestent des comportements d’inqui√©tude, orient√©s vers le magn√©tophone. Les chattes, elles, se dressent, explorent la pi√®ce et poussent des miaulements d’appel en se dirigeant alternativement vers la source sonore et les humains. Il semble exister un langage universel entre toutes les esp√®ces, une sorte de bande passante sensorielle qui nous associe aux b√™tes. D√®s qu’il s’agit de captiver l’animal, le sens du toucher devient aussi un instrument efficace. Chez l’homme, le toucher est un canal de communication tr√®s charpent√© parce que c’est le premier √† entrer en fonction, d√®s la septi√®me semaine de la vie ut√©rine. Cela dit, l’absence de toucher et au contraire l’approche neutre donne aussi des r√©sultats. Il y a quelques ann√©es, j’ai amen√© des enfants dans l’enclos des biches du parc zoologique de Toulon. Parmi eux, des psychotiques. A notre grande surprise, nous avons vu une petite fille trisomique, √©lev√©e en milieu psychiatrique, se serrer contre une biche, qui l’avait laiss√©e venir √† elle sans bouger le moins du monde.
La m√™me biche sursautait lorsqu’elle approchait un enfant non handicap√©, en s’enfuyant √† vive allure, d√®s qu’il se retrouvait √† trois m√®tres d’elle. Nous avons film√© et analys√© ces s√©quences. Les enfants psychotiques, perdus en eux-m√™mes, √©vitent le regard, marchent de c√īt√© et doucement. Les autres enfants regardent les animaux en face, sourient et montrent les dents, ils l√®vent la main pour caresser l’animal et se pr√©cipitent vers lui. Autant d’actions interpr√©t√©es comme des agressions.
L’animal nous enseigne l’origine de nos comportements
K.L.M. : Selon vous, les animaux nous obligent-ils à remettre en cause beaucoup de nos certitudes ?
B. C. : Premi√®re certitude √† abandonner : les animaux ne sont pas des machines. J’insiste beaucoup l√†-dessus : le jour o√Ļ l’on comprendra qu’une pens√©e sans langage existe chez les animaux, nous mourrons de honte de les avoir enferm√©s dans des zoos et de les avoir humili√©s par nos rires. Nous avons peut-√™tre une √Ęme, mais le fait d’habiter le monde du sens et des mots ne nous emp√™che pas d’habiter le monde des sens. Il faut habiter les deux si l’on veut √™tre un √™tre humain √† part enti√®re. Il n’y a pas l’√Ęme d’un c√īt√© et de l’autre la machine. C’est l√† tout le probl√®me de la coupure. Il y a aussi la repr√©sentation qu’on se fait de l’animal et qui lui donne un statut particulier, et cela explique un grand nombre de nos comportements. Les chats ont √©t√© divinis√©s dans la Haute-Egypte et satanis√©s au Moyen √Ęge chr√©tien.
Les feux de la Saint-Jean sont issus de la diabolisation des chats. On avait rapporté les chats des croisades, ils représentaient les Arabes, alors on les brulait.

Consid√©rant le chien comme un outil, si le chien est cass√©, on le jette. Quand j’ai fait mes √©tudes de m√©decine, on nous apprenait que l’animal ne souffrait pas et on nous faisait faire des op√©rations sans anesth√©sie. L’animal criait, et lorsqu’on s’√©levait contre √ßa, on nous r√©pondait qu’il s’agissait d’un r√©flexe ! Le b√©n√©fice de l’esprit cart√©sien, c’est l’analyse, qui nous a donn√© le pouvoir. Le mal√©fice du cart√©sianisme, c’est aussi l’analyse : on a coup√© l’homme de la nature, on a fait des animaux des choses, on a dit qu’un animal ne poss√©dant pas l’organe de la parole ne souffrait pas, et l√†-dessus, on en a d√©duit qu’un aphasique n’√©tait pas un humain, qu’un enfant qui ne parlait pas ne devait pas non plus √©prouver de douleur.
Les animaux ne sont pas des machines, ils vivent dans un monde d’√©motions, de repr√©sentations sensorielles, sont capables d’affection et de souffrances, mais ce ne sont pas pour autant des hommes. Le paradoxe, c’est qu’ils nous enseignent l’origine de nos propres comportements, l’animalit√© qui reste en nous… En observant les animaux, j’ai compris √† quel point le langage, la symbolique, le social nous permettent de fonctionner ensemble. Pourtant, je constate √† quel point nous avons encore honte de nos origines animales. Lorsque j’ai commenc√© l’√©thologie humaine, on me conseillait de publier mes travaux sans faire r√©f√©rence √† l’√©thologie animale. La m√™me chose m’est arriv√©e encore r√©cemment. Choisir entre l’homme et l’animal, entre celui qui parle et celui qui ne parle pas, celui qui a une √Ęme et celui qui n’en poss√®de pas, celui qu’on peut baptiser et celui que l’on peut cuisiner. A cette m√©taphore tragique, qui a permis l’esclavage et l’extermination de peuples entiers, a succ√©d√© l’avatar de la hi√©rarchie, o√Ļ l’homme au sommet de l’√©chelle du vivant se permet de d√©truire, de manger ou d’exclure de la plan√®te les autres terriens, animaux et humains, dont la pr√©sence l’indispose. La violence qui me heurte le plus vient justement de la non-repr√©sentation du monde des autres, du manque d’ouverture, de tol√©rance, de curiosit√© de l’autre.
K.L.M. : Un monde de sangsue n’est pas un monde de chien…
B.C. : Lequel n’est pas un monde humain. Plus on cherche √† d√©couvrir l’autre, √† comprendre son univers, plus on le consid√®re. D√®s l’instant o√Ļ l’on ne tente pas cette aventure, on peut commettre des actes de violence sans en avoir conscience. Mais la violence se d√©guise sous de multiples formes, et nos d√©saccords √† son sujet viennent tr√®s souvent de d√©finitions non communicables, parce qu’il existe d’√©normes diff√©rences de point de vue. ‚ÄĘ