Archive pour octobre 2006

Jean FERRAT, chanteur engagé

Samedi 14 octobre 2006


Une chanson comme “Nuit et brouillard”, ça tient sacrĂ©ment la route et c’est de plus en plus actuel, on dirait. C’est plus actuel aujourd’hui que peut-ĂŞtre ça ne l’Ă©tait il y a vingt ans… C’est Ă  ça que l’on voit les grandes chansons : si elles sont capables de tenir la distance. Les plus grands auteurs de chansons du siècle seraient fiers de l’avoir Ă©crite. C’est quand mĂŞme un chef d’oeuvre. La montagne, c’est un espèce de miracle rĂ©ussi de chanson populaire et de chanson dite d’expression. c’est une chanson Ă  texte qui est aussi populaire.
13/03/2010 22:29
Jean Ferrat, la liberté pour muse.
La mort du chanteur, samedi 13 mars, Ă  l’âge de 79 ans, suscite une vive Ă©motion. ConsidĂ©rĂ© comme le dernier des gĂ©ants de la chanson, il avait chantĂ© Aragon et l’amour, la fraternitĂ© et l’engagement, dĂ©noncĂ© les injustices et, avant tout le monde, privilĂ©giĂ© la qualitĂ© de vie aux chimères de la gloire…
« La vie aura passé comme un grand château triste que tous les vents traversent… » Ce vers ouvre Épilogue, l’ultime chanson de la discographie de Jean Ferrat, au terme du superbe Ferrat 95. Épilogue : un testament avant l’heure, extrait de Je me tiens sur le seuil de la vie et de la mort, un poème d’Aragon.

Jean Ferrat en parlait, en 1994 (1), comme de « la tragédie de l’homme du XXe siècle ». Celui qu’il fut, sans doute. Lui dont l’image reste liée aux valeurs de fidélité et de combat partagé, mais qui toucha de si près les horreurs de son temps, celles du nazisme et du stalinisme. Lui qui alla de polémiques en malentendus avec les puissants, avant de choisir l’apaisement, le retrait dans la montagne ardéchoise qui l’avait adopté. Elle devra vivre sans son chantre, assumer sa postérité quand « les touristes partis » reviendront en nombre.

Jean Ferrat s’appelait en réalité Jean Tenenbaum, né un lendemain de Noël, en 1930, à Vaucresson, dans les Hauts-de-Seine. Ses parents exerçaient « des petits métiers de Paris », comme il disait. Sa mère confectionnait des fleurs artificielles avant de s’occuper de ses ouailles, et chantait dans les repas de famille. Son père, juif russe émigré en France, artisan joaillier, est déporté à Auschwitz en 1940 parmi « vingt et cent », « des milliers ». Un voyage sans retour que Jean Ferrat évoque avec pudeur, dans Nul ne guérit de son enfance (1991) : l’image d’un père qui disparut avec la guerre. Jean, lui, a la vie sauve. Il la doit à un militant communiste.
Compagnon de route du PCF sans jamais avoir pris sa carte
C’est en 1960 que se met en marche la carrière du chanteur Jean Ferrat, qui choisit ce pseudonyme en découvrant Saint-Jean-Cap-Ferrat sur une carte. Elle décolle grâce à Ma môme , hymne joyeux, poétique, à la femme prolétaire (« elle pose pas pour les magazines, elle travaille à l’usine »). La liberté de ton est donnée. L’engagement, auprès du parti Communiste affiché, même s’il ne prendra jamais sa carte.

Sa belle voix chaude l’assimile à un chanteur de charme. D’autant qu’il est lancé par Daniel Filipacchi, en même temps que la blonde Sylvie Vartan, icône des années yé-yé contre lesquelles Ferrat se fera si souvent les crocs. De Pauvre Boris (1966), à sa dernière apparition télévisuelle chez Michel Drucker en 2003, il fustigera toujours l’invasion américaine dans la musique populaire.

Cheveux courts et pas encore de moustache, le jeune Jean ne boude pourtant pas son plaisir face au succès. Car il a trimé, s’est frotté à la dureté de la vie, aux nuits trop remplies. À la Libération, il avait dû abandonner ses études en seconde pour remplir le panier familial. Il a travaillé dans le bâtiment puis, assidu à des cours aux Arts et métiers, est devenu aide chimiste, presque ingénieur.

Il s’est adonné aussi au théâtre, a traîné au TNP. Et chantonné du Prévert, du Lemarque, s’est payé une guitare pour accompagner un groupe de copains devenu orchestre de jazz. Le glissement se fait rapidement. En 1953, il est auditionné au cabaret de la Rose Rouge. En 1954, il est engagé un mois à l’Échelle de Jacob. C’est la bascule. Il délaisse le reste. Il écrira, composera. Il chantera.
“Nuit et brouillard” : plaidoyer contre l’oubli
Son « apprentissage » dure six autres années, passées à user sa voix dans des restaurants bruyants. Il se produit aussi à La Colombe, en première partie de Guy Béart. Et offre à André Claveau son adaptation des « Yeux d’Elsa », son premier titre diffusé en radio, en 1956, à la grande joie de sa mère !

Aragon, déjà. Puis viennent des rencontres déterminantes : Christine Sèvres, « sa » môme, chantant dans les mêmes cabarets, devenue sa femme. Elle lui présente un jeune éditeur, Gérard Meys, grâce à qui il rencontre Alain Goraguer, un directeur artistique. Ferrat-Meys-Goraguer : le trio cheminera jusqu’au bout. Il y aura aussi Zizi Jeanmaire qui prépare une revue à l’Alhambra. Elle lui confie sa première partie. Au même moment sort un premier 33 tours. Et Deux enfants au soleil , premier vrai tube en 1961, qui accentue son image de chantre de la douceur.

En 1963, la sortie du deuxième 25 cm provoque un choc. Il comprend Nous dormirons ensemble (encore Aragon), C’est beau la vie … Et Nuit et brouillard : plaidoyer contre l’oubli, toujours diffusĂ© dans les Ă©coles pour aborder la barbarie nazie. La conscience engagĂ©e du chanteur prend le dessus sur la voix. Mais en plein rapprochement franco-allemand, les radios « oublient » de diffuser la chanson…

Prolixe, Jean Ferrat n’en propose pas moins un disque par an jusqu’en 1972. Multitude de succès ! Le plus gros survient dès 1964, alors qu’il découvre les paysages mais aussi, disait-il, « l’esprit de l’Ardèche, le drame de l’exode rural ». Bien avant le Larzac, bien avant que l’art de vivre dans la nature soit promu en clé du bonheur, il enchante La montagne . Et opte définitivement pour « la tomme de chèvre » plutôt que le « poulet aux hormones », et pour les parties de boules à Antraigues, dont il sera conseiller municipal.
Il devient populaire avec La montagne et le demeure mĂŞme loin du public
Avec La montagne, Jean Ferrat devient populaire. Il est tête d’affiche un mois à l’Alhambra en 1965, à Bobino en 1966 et 1967 (il l’occupera aussi en Mai 68), et remplit le Palais des Sports douze soirées en 1970, ce que seule « l’idole » Johnny Hallyday avait fait. Pied de nez aux yé-yé, avant de cesser la scène, en 1973, lassé du stress et de l’épuisement.

Populaire, Jean Ferrat le demeure pourtant, même loin du public. Et même lorsque les médias l’écartent en raison de sa liberté peu commune. Après Nuit et Brouillard, d’autres titres de celui qui «ne chante pas pour passer le temps» dérangent. En 1965, Potemkine , critique envers l’URSS mais aux vibrations révolutionnaires, est interdite de télévision pour cause de période électorale.

Première censure directe. On lui suggère d’en chanter une autre. Il répond par le boycott : il ne chantera pas du tout. Sa situation d’ostracisé se renforce encore après 1968 avec d’autres plaidoyers pour le passage à l’acte, en particulier Ma France . Les diffuseurs préféreront L’idole à papa, coup de chapeau à Tino.
Libre jusqu’au bout
L’époque est aux expériences révolutionnaires. Dès 1967, Jean Ferrat avait voyagé « pour voir » au pays de Fidel Castro où il a chanté Cuba Si ou Guérilleros devant un public acquis. Adhère-t-il alors à la cause cubaine ? Sa chanson Excusez-moi, la même année, laisse plutôt poindre son inébranlable idéalisme et ses contradictions : « Un jour j’en ris, l’autre j’en pleure. Et qu’importe si c’est un leurre, je pourrai dire que j’y crois ». Fidèle à ses valeurs, faute de l’être à ses combats !

Camarade , en 1970, est une implacable adresse aux Soviétiques fossoyeurs du Printemps de Prague. Dix-sept ans, la même année, dénonce le sacrifice de la jeunesse au Vietnam. En 1975, Un air de liberté, attaque Jean d’Ormesson, dont un éditorial sur la chute de Saïgon avait hérissé la moustache du chanteur.

Et en 1980, c’est avec ses compagnons de route que Ferrat semble, cette fois, prĂŞt Ă  en dĂ©coudre : Le bilan attaque Georges Marchais, premier secrĂ©taire du PCF, et son bilan du communisme «globalement positif». Le chanteur riposte et dĂ©nonce « les millions de morts qui forment le passif», mais toujours au nom de l’idĂ©al « qui nous pousse encore Ă  nous battre »…

Libre jusqu’au bout, même dans son silence volontaire, il aura gardé cette source intarissable. Elle s’est tue samedi 13 mars. Et Ferrat nous laisse avec les derniers mots de sa chanson épilogue : «Jusqu’au bout de lui-même, le chanteur a fait ce qu’il a pu. Qu’importe si, chemin faisant, vous allez m’abandonner comme une hypothèse »…

Jean-Yves DANA

NUIT ET BROUILLARD

Jean Ferrat, 1963
Ils Ă©taient vingt et cent, ils Ă©taient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils Ă©taient des milliers, ils Ă©taient vingt et cent

Ils se croyaient des hommes, n’Ă©taient plus que des nombres
Depuis longtemps leurs dés avaient été jetés
Dès que la main retombe il ne reste qu’une ombre
Ils ne devaient jamais plus revoir un été

La fuite monotone et sans hâte du temps
Survivre encore un jour, une heure, obstinément
Combien de tours de roues, d’arrĂŞts et de dĂ©parts
Qui n’en finissent pas de distiller l’espoir

Ils s’appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel
Certains priaient JĂ©sus, JĂ©hovah ou Vichnou
D’autres ne priaient pas, mais qu’importe le ciel
Ils voulaient simplement ne plus vivre Ă  genoux

Ils n’arrivaient pas tous Ă  la fin du voyage
Ceux qui sont revenus peuvent-ils ĂŞtre heureux
Ils essaient d’oublier, Ă©tonnĂ©s qu’Ă  leur âge
Les veines de leurs bras soient devenues si bleues

Les Allemands guettaient du haut des miradors
La lune se taisait comme vous vous taisiez
En regardant au loin, en regardant dehors
Votre chair Ă©tait tendre Ă  leurs chiens policiers

On me dit Ă  prĂ©sent que ces mots n’ont plus cours
Qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour
Que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire
Et qu’il ne sert Ă  rien de prendre une guitare

Mais qui donc est de taille Ă  pouvoir m’arrĂŞter ?
L’ombre s’est faite humaine, aujourd’hui c’est l’Ă©tĂ©
Je twisterais les mots s’il fallait les twister
Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous Ă©tiez

Vous Ă©tiez vingt et cent, vous Ă©tiez des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiriez la nuit de vos ongles battants
Vous Ă©tiez des milliers, vous Ă©tiez vingt et cent

Jean-François INGOLD

Dimanche 1 octobre 2006


Un pianiste de jazz à découvrir absolument.